Des éditions cartoneras à la cyberculture

Linn Da Quebrada : la « terroriste du genre » qui met à mal le cis-tème patriarcal brésilien

Linn Da Quebrada's Visual Album Is Like 'Lemonade' for Brazil's Femmes

Source : https://remezcla.com/releases/music/linn-da-quebrada-pajuba-album/. Photo de Nu Abe

Comprendre la division binaire du masculin/féminin et ses termes pour pouvoir mieux y désobéir : telle est la ligne de conduite de la chanteuse funk/hip-hop et performeuse brésilienne.

Une artiste au-delà des canons binaires

Linn Da Quebrada, performeuse, actrice et chanteuse funk/hip-hop, s’inscrit comme dissidente du genre binaire à travers sa musique et ses performances. Née en 1990 dans la périphérie de São Paulo (Zona Leste), d’une mère célibataire et élevée par sa tante jusqu’à ses 12 ans dans un cadre très religieux, affiliée au courant des Témoins de Jéhovah, la chanteuse va rapidement se rendre compte que son identité dépasse les pôles du masculin et du féminin. Linn va découvrir l’expression de soi par la musique et la performance, va créer ses propres vérités, et se rapprocher de ce corps non-assujetti à cette dualité des corps. Déclarant elle-même que cette question n’est toujours pas réglée, c’est par l’expérimentation dans ses performances et de son propre corps que l’artiste se découvre pleinement. Dans une rencontre pour le magazine Têtu, Linn déclarera à ce sujet : « Mon expression artistique ne se réduit pas à être une chanteuse. Je chante parce que j’ai quelque chose à dire. Et je fais de mon corps et de mon existence une œuvre d’art. »

S’identifiant elle-même comme queer, noire, périphérique, une « Bixa-Travesty » (littéralement une « trav-pédé »), transviada (déviante en ce qui concerne les normes et standards liés au genre) et une terroriste du genre, le travail de Linn Da Quebrada s’inscrit dans une politique du corps pluriel et dissident, s’ancre dans sa propre existence et dans la résistance dans un Brésil contemporain.

Le système brésilien, un cis-tème qui profite aux personnes du genre masculin, blanches et cisgenres

Les enjeux du Brésil actuel résonnent avec la figure de résistance que représente Linn : depuis le 1er Janvier 2019, le Président de la république fédérative du Brésil est désormais Jair Bolsonaro, le candidat du Parti social-libéral (PSL), aujourd’hui sans appartenance à un parti politique, d’extrême droite. Ouvertement machiste, homophobe et raciste, c’est également un personnage verbalisant de manière décomplexée sa nostalgie de la dictature militaire brésilienne (1964-1985). Les minorités brésiliennes se retrouvent dans une situation difficile, alors qu’elles étaient déjà précaire : sa présence à la tête de l’Etat et son discours décomplexé ont légitimé des actes de violences et des paroles violentes contre ces minorités.

Au niveau des identités queers, le Brésil est un pays dans lequel on compte qu’une personne faisant partie de la communauté LGBTQI+ meurt environ toutes les 19 heures. De ces morts, on compte 56% qui ont eu lieu dans un espace public et 6% dans des établissements privés. On considère que 86% des brésiliens vivent dans des espaces urbains. Enfin, le Brésil est le pays du monde dans lequel on comptabilise le plus d’assassinat de personnes trans dans le monde : en 2020, l’Associação Nacional das Travestis e Transexuais (Antra) a compté 184 assassinats de personnes transgenres au Brésil.

Pajubá, l’invention d’un langage propre et la dialectique des corps

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Linn Da Quebrada construit son identité et sa carrière avec l’appui des discours hégémoniques, car ceux-ci produisent des moyens d’expérimenter avec le genre et la sexualité, lui permettant finalement de s’affranchir des normes qu’ils constituent. Le mot d’ordre, c’est de comprendre les enjeux pour mieux y désobéir. Elle estime que ces codes binaires nous sont imposés, sont répétés afin de nous séparer, et qu’il est nécessaire d’appréhender le corps comme des pluralités, mettre en lumière et célébrer ces corporalités déviantes. Le corps devient politique, et se confronte à la phallocratie. Dans son clip pour la chanson « Coytada », on voit la chanteuse dans une cuisine, accompagnée d’amies à elle, découpant et cuisinant des sex-toys en forme de phallus, en disant la phrase « Et maintenant, on fait quoi, les mâles alpha ? ». Plus tard dans ce clip, nous pouvons également remarquer la réappropriation du corps à travers la corpo-discursivité, lorsque Linn et ses amies miment l’acte de masturbation dans un bain de lait, recevant des jets de laits sur le visage, faisant directement allusion au « cum shot », pratique répandue dans la pornographie masculine et hégémonique. Ici, le corps devient un médium de résistance, et réadopte des postures attribuées aux femmes de manière stéréotypée qui incite à la stigmatisation, afin d’opérer un détournement des exhibitions patriarcales de ses performances.

Capture d’écran du clip de « Coytada »

Capture d’écran du clip de « Coytada »

Capture d’écran du clip de « Coytada ». Linn découpant un sex-toy en forme de phallus

L’invention d’un langage et la réappropriation d’un discours cherchant à humilier, rabaisser, dominer est un des dispositifs présents dans le travail de Linn Da Quebrada. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle son premier album studio -en accès libre sur YouTube, accompagné de visuels pour chaque chanson- s’intitule « Pajubá » : il désigne un dialecte de la langue dite populaire constitué d’une intersection entre la langue portugaise et des mots ou expressions venant de langues africaines occidentales utilisés par des pratiquants de la religion afro-brésilienne nommée candomblé, mais aussi par les personnes de la communauté LGBQTI+, et plus précisément, les personnes trans, noires et favelados (venant des favelas). L’artiste définit « Pajubá » comme un langage de résistance. Cet album est une construction de son propre langage, une invention et l’acte de nommer ce que la société refuse de nommer. Le langage devient performativité, car il produit, fait, et réalise les réalités qu’elle énonce. Quand Linn performe les chansons de cet album sur scène, son corps devient son médium pour exprimer sa réalité. Prenons l’exemple de sa chanson « Bixa-Travesty » : de ces deux termes péjoratifs, Linn invente une expression pour mieux se comprendre et essayer de réconcilier son identité double -comment elle se sent et comment la société la perçoit-. Linn l’utilise sur scène pour ancrer sa réalité, qu’elle chante avec aplomb et fierté, et fonctionne comme un véritable hymne à son existence. Dans « Enviadescer » (littéralement « entarlouzer »), Linn s’attaque au machisme inhérent à la société brésilienne, et se donne pour mission de le détruire. Elle utilise le mot « entarlouzer », le détourne, et lui donne une dimension positive. Dans la phrase « Eu nao tô interessada no seu grande pau ereto » / « Eu gosto mesmo é das bixa, das que são afeminada » (« je ne suis pas intéressé par ta grande bite en érection » / « Ce que me plait à moi c’est les pédés, ceux qui sont efféminés »), Linn manipule le langage d’une manière à inverser le rapport de force : tout ce qui est rapporté à la masculinité hégémonique est dénigré, tandis que le mot « Bixa » devient un badge de fierté.

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Source : https://pt.wikipedia.org/wiki/Pajub%C3%A1_(%C3%81lbum)#/media/Ficheiro:Pajub%C3%A1.jpg.

Pochette de l’album « Pajubá », 2017

Une artiste qui inspire et questionne

De manière générale, l’œuvre et l’artiste qu’est Linn Da Quebrada sont reçus d’une manière intense et souvent polarisée. Pour son public, ses performances/shows, mais aussi ses chansons sont une véritable expression de liberté, avec une idée souvent reprise dans les commentaires sous ses vidéos de « révolution/révolutionnaire du genre et de la société ». Son œuvre et son individualité suscitent un sentiment d’empowerment très fort et généralisé, notamment chez la jeunesse LGBTQI+ brésilienne.

Linn et son travail reçoivent également de l’attention de la part du monde de la recherche, dans le domaine des Gender Studies. Ses performances, son activisme et son discours étudiant la division binaire du masculin/féminin pour mieux y désobéir est mis en valeur à travers les travaux de nombreux chercheurs, travaillant notamment sur la performance de genre à l’heure des médias et de la cyberculture.

Il est enfin nécessaire de parler de la réception du film-documentaire « Bixa-Travesty », réalisé par Claudia Priscilla et Kiko Goifman, dressant le portrait de la brésilienne qui abat les frontières du genre, entre moments d’intimités et performances intenses. En salle en 2018, le film-documentaire a été primé de nombreuses fois lors d’événements cinématographiques, dont le Teddy Award du meilleur documentaire LGBT.

Bixa Travesty (2018) - Filmaffinity

Source : https://www.filmaffinity.com/au/film389023.html.

Affiche du film-documentaire « Bixa-Travesty », 2018

Linn est aujourd’hui une icône pour la jeunesse LGBTQI+. Elle apporte cette désobéissance face au conservatisme brésilien dans lequel cette jeunesse est exclue et en danger permanent. Elle est cette résistance et ce désir profond de vivre sa réalité par l’expérimentation totale de son corps. Mais surtout, elle est ce refus de s’excuser pour qui elle est et cette inspiration d’un modèle divergent de la norme.

Pour en savoir plus sur Linn Da Quebrada

  • Sur YouTube :

https://www.youtube.com/c/McLinndaQuebrada/featured

  • Sur Instagram :

https://www.instagram.com/linndaquebrada/?hl=fr

  • Sur Spotify :
  • Film-documentaire :

Claudia Priscilla et Kiko Goifman, Bixa-Travesty, 2018.

Références

https://tetu.com/2019/06/27/bixa-travesty-rencontre-avec-legerie-queer-bresilienne-linn-da-quebrada/

https://periodicos.ufsc.br/index.php/forum/article/view/1984-8412.2019v16n2p3627/40598

http://www.2017.sbece.com.br/resources/anais/7/1485905641_ARQUIVO_Queeissoqueessasbichastaofazendo-artigoSBECE.pdf

https://repositorio.ufsm.br/bitstream/handle/1/18652/DIS_PPGCS_2019_SOUZA_PATRICK.pdf?sequence=1&isAllowed=y

https://www.cnnbrasil.com.br/nacional/2021/01/29/brasil-segue-no-topo-de-paises-que-mais-reportam-assassinatos-de-trans-no-mundo

https://pt.wikipedia.org/wiki/Pajub%C3%A1_(%C3%81lbum)

https://journals.openedition.org/aad/2338

2 Comments

  1. Camille G.

    Le travail de Linn Da Quebrada que tu présentes est très intéressant et il illustre tout à fait le concept de corpo-discursivité dont nous avons pu parler en classe. Cela me fait penser à Juchitán au Mexique où la société zapotèque est structurée autour des femmes, des hommes et des Muxes qui seraient un troisième sexe. Cela montre que le questionnement autour de la politique des corps et cette remise en cause de la division binaire qui assigne les corps au masculin et au féminin est prégnante en Amérique latine, et même au-delà. On peut se demander pourquoi appartenir à ce troisième sexe est accepté et valorisé à Juchitán, mais pas ailleurs ?

    Ton article, m’a permis de découvrir les performances de Linn Da Quebrada et ta présentation du clip de Coytada a particulièrement retenu mon attention. On comprend bien qu’elle représente un véritable symbole pour la communauté LGBT+ dans un Brésil conduit par l’extrême droite et le machisme. On ne peut que supposer et espérer que son travail va encourager et générer d’autres actions. Si j’avais connaissance de la menace que représente Jair Bolsonaro pour les populations indigènes, je ne m’étais jamais rendu compte que sa présence à la tête de l’État représentait également une réelle menace pour la communauté LGBT+. D’ailleurs, les chiffres que tu mentionnes à propos des décès des personnes s’identifiant comme LGBT+ sont alarmants et font froid dans le dos. On peut imaginer tout son cheminement avant de voir en son corps la possibilité de s’extraire de la norme et de l’envisager comme une arme.

    Sa polyvalence artistique est intéressante, elle ne se restreint pas à une seule activité et cela marque là encore une volonté de ne pas se soumettre à une seule autorité. Finalement c’est son identité et son corps qui sont remis en question et c’est par ce corps, jugé et stigmatisé qu’elle répond en le performant. Comme tu le dis, en considérant son corps comme une œuvre d’art elle s’inscrit dans une politique du corps pluriel et dissident. En désobéissant aux considérations et aux normes des discours hégémoniques, elle s’inscrit dans une forme de résistance dont elle parvient, ainsi, à s’affranchir. Le langage contestataire avec les mots qu’elle se réapproprie, détourne et invente pour comprendre qui elle est, accompagne cette réévaluation du rapport aux corps et je n’ai pas connaissance d’un·e autre artiste qui propose un tel travail, j’ai donc trouvé ça fascinant.

    Merci pour ton article Rémi. Sans toi, je n’aurai certainement jamais découvert Linn Da Quebrada.

  2. luciec

    Rémi, je trouve ton article très interressant car il me permet de découvrir un nouvel artiste du mouvement “Queer”. La manière dont Linn Da Quebrada performe le genre à travers ses musiques et ses vidéos me fait échos à l’art queer non seulement dans la non-binarité exprimé et l’engagement de son art pour une liberté d’expression et une liberté des corps mais aussi avec le jeu de genre effectué au niveau des différents médiums utilisés. Tout d’abord avec l’originalité de ses vidéos, le travail de réalisation et de technologie numérique et graphique me fait penser aux clips de Arca ou FKA Twigs qui s’inscrivent dans un art qui dépasse la musique et qui transgresse les codes de réalisation. La musique est également complexe à classer dans un genre, elle a des connotations brésiliennes mais aussi électro et bass music. Cet aspect expérimental et donc performé partout, dans sa performance du corps, dans ses clips et dans sa musique.

    De plus, le fait que tu évoques le contexte politique permet de mettre en avant le côté engagé et révolutionnaire de cet artiste qui n’a pas peur de se confronter à des idées homophobes, racistes et sexistes. Je pense que Linda Da Quebrada est un artiste extrêmement important pour la communauté LGBT que ce soit au Brésil ou dans le monde entier. Ton article fait échos au mien dans le sens où il met en avant des médiums qui permettent de faire exister une communauté. Tout comme le terme “Butch” explicité dans mon article, je retrouve ici d’autres termes péjoratifs que s’est réapproprié Linda Da Quebrada pour les titres de ses musiques ou de son film documentaire.
    Les termes « Pajubá » , «Bixa-Travesty », «Enviadescer», traduisent des termes durs et moqueurs qui, lorsqu’ils sont réappropriés, deviennent une force et une arme d’attaque à tous les détracteurs.

    Le fait d’utiliser ses termes pour se définir permet de sortir de la norme et d’exister sous une identité choisie et non déterminée par la société.

    Ton article m’a permis de découvrir de nouvelles manière de militer et de définir son identité, via des médiums d’habitude assez mainstream comme la musique ou la vidéo, l’artiste arrive, en cassant les codes, à retourner ces médiums et à en faire une performance engagée et inclassable.

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