Présentation du contexte
Mis hermanos sueñan despiertos est un film chilien paru en 2021. Il est présenté pour la première fois lors du festival de films de Locarno en Italie. Nous retrouvons à la production Pablo Greene et à la réalisation la cinéaste Claudia Huaiquimilla, artiste chilienne qui a déjà un premier long-métrage à son actif (Mala Junta, 2016) au moment de la parution de Mis hermanos sueñan despiertos. Ce dernier point est particulièrement intéressant car à la suite de la sortie de Mala Junta, Claudia et Pablo ainsi que l’équipe ont l’occasion de projeter leur film dans les SENAME[1], centres de détention pour mineurs au Chili. C’est à la suite des rencontres et des conversations avec ce public de mineurs en situation carcérale que naitra le projet du film Mis hermanos sueñan despiertos. L’écriture du film, qui trouve sa germination en 2016 en parallèle à ces projections dans les SENAME, est le travail commun de Pablo Greene et de Claudia Huaiquimilla. La réalisation du film s’est déroulée sur plusieurs années, particulièrement mouvementées au niveau international, avec le COVID-19 et la mise en ralenti des industries du cinéma l’arrêt, mais également au niveau national car en octobre 2019 éclate au Chili l’estallido social, une période de révoltes et d’insurrections qui secouent tout le pays en partant de Santiago, la capitale du pays. Afin de contextualiser cet évènement qui marque un point de rupture au Chili, rappelons que la révolte à comme point de départ le refus général de l’augmentation du prix du ticket de métro. Influencées par une vague de manifestations féministes contre les violences sexistes et sexuelles et dans un sens plus large contre les violences patriarcales, les revendications s’étendent vite à un ras-le-bol général de la population face à l’austérité et à la l’inégalité socioéconomique extrême engendrée par le modèle socioéconomique néolibéral appuyé par l’État Chilien, sa constitution et ses familles d’oligarques. Ce film parait donc à la suite de cet évènement, dans une nouvelle vague d’indignation face aux injustices. Il s’inspire cependant tout particulièrement d’un scandale d’état de 2007, après la mort de 10 mineurs d’entre 14 et 18 ans dans un SENAME à Puerto Montt, la ville capitale de la région de Los Lagos dans le sud du Chili. Le film ne se veut pas comme une reproduction historique de cet évènement, mais cette violence d’état influence l’écriture du film.
Présentation de la Cinéaste
Claudia Huaiquimilla est une cinéaste chilienne-mapuche de 38 ans qui a grandi à La Florida, un quartier populaire du sud-est de Santiago. Elle a effectué des études d’arts du cinéma à la Pontificia Universidad Catolica de Chile. En 2012 elle publie son premier court-métrage : San Juan, la noche mas larga. Elle fonde à continuation la maison de production Lanza Verde avec Pablo Greene, précédemment mentionné, que l’on retrouvera à la production de Mala Junta en 2016 ainsi qu’à la production et la coécriture de Mis hermanos sueñan despiertos. Après ce film, elle produira un faux documentaire, Los People in the dragon, toujours avec Pablo Greene. Dans une interview donnée à l’occasion du Festival de Cine de las Alturas de Jujuy, elle se définit comme une cinéaste en dialogue avec la réalité et avec les minorités exclues ou invisibilisées.
en le faisant (le processus de création du film), j’ai dû me confronter à mes propres préjugés et méconnaissances quant à la réalité de mon propre pays, […] Beaucoup de ces SENAME étaient des centres de torture pendant la dictature de Pinochet et il n’y a pas eu de modifications afin de les adapter à l’accueil de jeunes. D’une certaine manière c’est la réalité qui me confronte, qui me dit bon là tu as devant toi une réalité mais voici également ce qui se passe et voici les autres voix.[2]
Elle évoque donc le processus de remise en question des préjugées qu’elle-même a pu avoir sur la question des prisons pour mineurs, et s’est sentie dans la nécessité d’éclairer la population sur ces réalités subalternes, qui ne rentrent pas dans le discours harmonieux national mais qui composent pourtant la réalité de ce pays. Elle cherche à être la voix des sans voix (la voz de los sin voces), ou du moins de leur donner de l’espace, à travers le médium cinématographique, afin qu’ils puissent hausser leur voix. Elle se positionne donc dans son travail créatif comme éclaireuse d’une histoire populaire, qui cherche à mettre en avant des faits et des réalités moins glorifiantes mais tout aussi intrinsèques à la société chilienne, en ses mots « Cette autre histoire qui n’est pas en train de s’écrire dans les livres, ou dans l’information.[3]» Enfin, quant au thème de raconter l’histoire d’enfants souvent sans voix et criminalisés-déshumanisés par le discours national et par les institutions qui les enferment, elle se positionne à travers son travail comme défenseuse de l’enfantisme[4], qui cherche à redonner de la voix et de l’agentivité aux enfants. Elle prend la défense de ces derniers en leur rendant de la profondeur, de la sensibilité et en leur laissant la majorité de l’espace cinématographique. Ce film souligne en profondeur les questions quant aux droit de l’enfance et à l’invisibilisation de leurs discours dans l’espace créatif et médiatique.
Synthèse de la réception de l’œuvre
L’œuvre a été particulièrement bien reçue par les critiques académiques, acclamée comme une œuvre politique et particulièrement puissante. Elle sera récompensée par de nombreux prix dans différents festivals (meilleur film de fiction ibéro américaine, Guadalajara, 2021 ; prix du public Cinélatino, Toulouse, 2022 ; meilleur film du festival international de Valdivia, 2021…). La presse chilienne y accordera également de l’attention, mais avec une certaine réticence initiale car le film dénonce des violences d’état sur la population mineure et met la lumière sur des questions de société passées sous silence. Quelques temps après la parution du film, la cour internationale des droits humains sanctionnera l’État chilien « Le 20 novembre 2024, la Cour IDH sanctionne l’État Chilian pour les mauvaises conditions de détentions des adelescents dans les centre du SENAME et pour la mort des dix jeunes dans l’incendie du centre « Tiempo de Crecer » de Puerto Montt »[5]. Il aura fallu plus de 15 ans afin qu’une décision judiciaire soit prise, l’État Chilien ayant jusque-là seulement partiellement reconnu sa responsabilité dans les faits, et dans la non-intervention en temps voulu du dispositif de pompiers et de sécurité à l’intérieur du centre.
Analyse du film et de la séquence
Mis hermanos sueñan despiertos est un long-métrage d’1 heure 40 qui opère dans sa grande majorité sous forme de huis clos, une partie conséquente des séquences étant filmées au sein d’un centre de réclusion pour mineurs (SENAME), ce qui reflète de manière particulièrement juste l’enfermement physique et symbolique des jeunes. Les seules séquences filmées en dehors du centre nous parviennent à travers des flashbacks et rêves qu’ont ces jeunes, tout particulièrement à travers Ángel, le grand frère de Pulga qui sont les deux protagonistes de ce film. Le contraste entre les couleurs et la composition des séquences de flashbacks/rêves et celles des séquences dans le SENAME illustrent également cette division.
Dans cette ode à la fraternité, la réalisatrice met en lumière la réalité complexe des jeunes dans ces SENAME en leur donnant énormément de protagonisme. Les adultes passent en second plan, n’ont peu de temps de dialogue dans le film, et sont souvent érigés à travers les choix de cadrage (de dos, seulement la voix…) en symboles de la violence des institutions. Une figure intermédiaire entre ce monde adulte violent et le monde des jeunes incarcérés est la professeure, qui accompagne ces jeunes à travers des ateliers, seule adulte qui est autorisée à entrer dans l’intimité de ces jeunes. Dans cette sphère de l’intimité des jeunes, nous constatons une redéfinition de la famille, dans une dimension non-patriarcale et non-mononucléaire. À travers l’expérience du spectateur, le film cherche à questionner la domination à la fois classiste et enfantiste des adultes sur ces jeunes, et de l’état sur les pauvres. C’est une réelle critique des rapports de classe qui composent la société néolibérale chilienne, où le pauvre est constamment déshumanisé, érigé en criminel à isoler.
Ce film cherche donc, à travers des séquences qui illustrent les émotions et évènements que traversent ces jeunes (rires, violences physiques, amour…), à rendre de la profondeur à la vie de ces jeunes, bien au-delà du statut de « criminel » que la justice ait pu leur donner. Dans certaines séquences est mise en scène la violence physique administrée par les gardes, ainsi que la reproduction de cette violence entre les jeunes (bagarres, insultes, mais aussi harcèlement et agression) et la fin du film culmine sur la réponse collective à cette violence, illustrée par l’émeute finale. La violence symbolique est également mise en avant, celle de l’abandon de l’état notamment à travers la figure du conseiller des frères qui n’est que trop peu présent et empathique, et de l’absence des membres de la famille « traditionnelle », la mère ne se rendant pas aux heures de visites, sans chercher à la romantiser. La réalisatrice laisse aussi place à beaucoup de moments de tendresse, de joie et de questionnements propres aux humains (adultes et enfants/adolescents) quant à la sexualité, à l’amour, au sens de l’existence et à l’injustice vécue par ces jeunes quant aux politiques punitives de l’État. Le film cherche, à travers l’intime, à provoquer une conscientisation face aux politiques froides, et insensibles aux contextes dans lesquels ont grandi ces personnes et à la violence systémique à laquelle ils ont pu être exposé. Ce film, dans son approche critique du système carcéral et de ses failles, peut être approché à travers les propositions que Michel Foucault théorise dans Surveiller et Punir[6]. Il y a une réelle remise en question des notions de l’imposition d’un modèle d’ordre, de justice à deux vitesses qui cherche à punir ceux que la société a décidé d’ériger en « barbares », tout en les déshumanisant à travers des processus de violence continus.
La séquence que nous allons désormais étudier se situe à la moitié du film, et pourrait être analysée comme un point de bascule de l’intrigue. Elle est précédée de la séquence ou Pulga apprend que sa mère ne viendra pas le visiter, et s’en suit une dispute entre ce dernier et Ángel son grand frère. Le plan qui ouvre la séquence, et qui sera d’ailleurs nous situe dans les toilettes de la prison. On met en scène deux amis des frères devant une porte des toilettes entrain de toquer. Une atmosphère de tension est créée, à la fois par les mouvements de caméra, la voix stressante des acteurs qui appellent à ouvrir la porte et tapent sur la porte ainsi que par l’arrivée d’Ángel qui crie à Pulga de l’ouvrir. La tension monte encore d’un cran lorsque la « Tía », la professeure qui évolue dans le film comme figure intermédiaire entre les jeunes et le monde adulte carcéral, arrive et supplie à Pulga de lui ouvrir. Enfin, l’arrivée des gardes carcéraux illustre le paroxysme de cette tension, qui ser ressent dans leur ton ainsi que leur manière de s’adresser à Pulga devant la porte, avec une froideur et un protocole déconcertant. Ils enfoncent la porte et l’évacuent, la tía tente de s’interposer et les amis des frères également. La tía reçoit un coup de matraque qui ne semble pas lui avoir été destiné, ce qui peut symboliser les conséquences de tendre la main à ces jeunes plutôt que de suivre la conduite répressive « classique », illustrée par la conduite des agents carcéraux. A la fin de la séquence, Angel tente de s’interposer et se fait également frapper puis emmener par les gardes.
Bien qu’elle soit mise à l’écran dans cette séquence, il n’y a pas de romantisation de la violence, ni de glorification de cette dernière. Elle est représentée, brute, car elle est une composante de cette réalité, mais elle ne suffit pas à la définir. Le symbolisme de cette scène est à mes yeux très marquant.
[1]SENAME : Servicio Nacional de Menores. C’est une institution créée en 1979 sous la dictature de Augusto Pinochet. Institution punitive aux dérives violentes, elle enferme les mineurs souvent les plus précaires.
[2] Cine Las Alturas, Entrevista a Claudia Huaiquimilla, 21 septembre 2022. « al hacerlo, tuve que enfrentar mis propios prejuicios y desconocimientos hacia mi propio pais, […] Muchos de ellos (los SENAME) eran centros de tortura durante la dictadura de Pinochet y no se ha hecho un cambio tampoco para adaptarlo a niños. De algun modo es la realidad que me confronta, me dice bueno está ahi una realidad pero eso es lo que está pasando y éstas son las otras voces. »https://www.youtube.com/watch?v=Kx75tjUQ4w4&t=280s
[3] Op.cit. « Esa otra historia que no esta quedando registrada en los libros, en las noticias. »
[4] L’Enfantisme, ou infantisme, est un concept qui sert à désigner la discrimination systémique et collective envers les enfants. L’infantisme s’oppose à ces mécanismes de discrimination et met en question la capacité des adultes à considérer ce groupe social comme des sujets de droit à part entière, en leur rendant notamment la profondeur de leurs rapports, réflexions et décisions.
[5]INDH, La vulneracion de derechos humanos en el SENAME : el incendio en el centro « Tiempo de Crecer » y la condena por la corte interamericana El 20 de noviembre del 2024, la Corte IDH sancionó al Estado de Chile por las malas condiciones de los adolescentes detenidos en los centros del Sename y por la muerte de los diez jóvenes en el incendio del Centro “Tiempo de Crecer” en Puerto Montt
[6] Foucault, Michel, Surveiller et Punir. Naissance de la prison. Gallimard, Paris, 1975.
Bibliographie
Cine Las Alturas, Entrevista a Claudia Huaiquimilla, Youtube, 21 septembre 2022.
INDH, La vulneracion de derechos humanos en el SENAME : el incendio en el centro « Tiempo de Crecer » y la condena por la corte interamericana El 20 de noviembre del 2024, la Corte IDH sancionó al Estado de Chile por las malas condiciones de los adolescentes detenidos en los centros del Sename y por la muerte de los diez jóvenes en el incendio del Centro “Tiempo de Crecer” en Puerto Montt
Foucault, Michel, Surveiller et Punir. Naissance de la prison. Gallimard, Paris, 1975.
Young-Brueuhl, Elizabeth, Childism. Yale University Press, New Haven, 2012.

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