Des éditions cartoneras à la cyberculture

Ana Mosquera : transmédialité et artivisme à l’heure de la Big Data.

Ana Mosquera et son œuvre, ou comment représenter l’espace virtuel à travers des medias artistiques ?

Les œuvres d’Ana Mosquera, artiste vénézuélienne, s’ancrent dans des espaces bien délimités comme Caracas, Macuto (Vénézuela) ou encore Antofagasta (Chili), mais ces espaces socio-historiques sont toujours mis en relation avec le cyberespace mondialisé. Elle explore cette nature hybride de l’espace urbain tel que nous le connaissons aujourd’hui, en proposant de nouvelles représentations de ces espaces, entre le matériel et l’immatériel, l’empirique et le virtuel, se superposant l’un et l’autre dans une alchimie complexe encore peu interrogée. En effet, il est difficile, à titre d’exemple, de mesurer l’impact des réseaux sociaux, son étendu, sur notre manière d’habiter l’espace, de l’apprivoiser et de l’organiser. L’ensemble de son travail scientifique et artistique s’appuie sur une formation transdisciplinaire qui aborde d’une part, la géographie, l’urbanisme et l’architecture et d’autre part, la photographie, les médias et la communication. L’homme d’aujourd’hui, l’homo protesis dont le corps biologique s’allie continuellement avec la technologieest sans cesse inscrit dans un espace hybride où l’empirique interagi avec le numérique.

« El placer de tinderizar » : la tinderization de l’espace 

Installation présente dans le Musée d’art contemporain de Zulia (collection permanente). Triptyque en papier, dimensions 45 X 200 X 45 cm.

Le projet intitulé Usted siempre está en control de su experiencia (2017) propose, dans une œuvre plastique et numérique, une représentation spatiale à partir de la collecte des données issues d’une conversation Tinder étalée sur huit semaines. Deux utilisateurs, Ana Mosquera elle-même et un inconnu, font connaissance sur cette application de rencontre. Ils vont innocemment échanger des informations intimes, sur leurs goûts, leur sens de l’humour, leur solitude mais aussi des informations plus référentielles : nom, prénom, date de naissance, lieu d’habitation, trajet quotidien…

Un dartavisme activiste !

Le mouvement du dartavisme, dans lequel s’inscrit Ana Mosquera (mouvement désignant les artistes utilisant les données numériques comme matière de leurs œuvres), cherche à représenter ces nouveaux espaces paratopiques à travers des productions souvent hybrides par mimétisme. Les artistes relevant du Art Data renouvellent les supports artistiques traditionnels pour s’emparer de sujets sociétaux actuels tels que la surveillance de masse, la collecte et la vulnérabilité de nos données, la virtualité de l’information et des statistiques suscitant l’insensibilité des individus. Il s’agit d’une pratique artistique activiste qui caractérise l’artivisme, un art militant qui privilégie les supports médiatiques et numériques pour toucher le plus grand nombre et qui s’affranchit des espaces de création institutionnalisés.

Une œuvre hybride qui présente un dialogue entre l’informel et le privé, l’espace institutionnel et public. 

Quoi de moins institutionnalisée qu’une conversation Tinder ? L’espace privé – les données présentes dans notre téléphone ou notre ordinateur relèvent de notre intimité – est ainsi délocalisé pour s’inscrire dans un espace public double : le musée ou le cyberespace. L’hybridité de l’œuvre d’Ana Mosquera est tout d’abord formelle. Elle est hébergée sur un site WEB disponible partout et tout le temps, mais se matérialise aussi dans une œuvre plastique installée au musée d’art contemporain de la ville de Zulia (Venezuela). Il s’agit de deux versions qui font dialoguer leurs caractéristiques formelles respectives et interrogent ainsi les continuités et discontinuités entre le support papier et numérique. La représentation plastique apparait sous la forme d’un triptyque : un feuillet ou encore un dépliant grand format qui n’est pas sans rappeler la tradition du livre d’art. Le spectateur qui déambule autour de l’œuvre peut y lire la conversation Tinder étalée sur différentes faces : seuls des nuances de gris permettent de différencier les utilisateurs, les messages se succèdent, délocalisés de leur source énonciative, flottant sans sujet sur le papier comme on peut l’imaginer dans le cyberespace. Des codes QR invitent le public à interagir avec l’œuvre par le biais de leur téléphone portable, ce qui offre une expérience de l’hypertextualité qui vient nourrir la lecture du texte papier par une superposition multimédias d’information : photographies, documents et liens partagés dont un article Wikipédia, géolocalisation avec itinéraires tracés et calcules de trajets pendulaires. Le public se retrouve dans la position de celui qui collecte les données – ce qui nous constitue en sujet numérique – ces mêmes données qui deviennent des produits, des informations marchandisées qui s’échangent massivement et génèrent tout aussi massivement des capitaux. Par la disposition en plusieurs faces composant un feuillet et la présence de codes QR, l’installation dé-linéarise la lecture du texte, ainsi que la relation entre le texte et l’image (les photographies) ou les documents graphiques (cartes géographiques, plans de ville, ou documents administratifs). Les médias se superposent au lieu de se succéder.  

Installation présente dans le Musée d’art contemporain de Zulia (collection permanente). Triptyque en papier, dimensions 45 X 200 X 45 cm.

L’espace institutionnel que représente le musée entre en corrélation avec le cyberespace et son informalité. L’œuvre hébergée sur wix.com offre les mêmes contenus mais avec une disposition différente, elle est divisée en huit cases, la disposition répond à la logique hyper-textuelle de l’arborescence : 1) El Chat (conversation Tinder), 2) Ruta (calcule des itinéraires via l’application Maps), 3) Oscar (lien partagé d’une page Wikipédia), 4) Textos (recueil de citations issues de multiples conversations Tinder), 5) Mapa de fotos (cartographie documentée de photos présentes sur Maps avec géolocalisation des utilisateurs), 6) Miranda (photographies des points de vue géo-localisés ), 7) Caracas (plans de la ville de Caracas accompagné de prises de vue), 8) Tinder (règlement de l’application de rencontre).

En conclusion…

“Las cosas han cambiado, la gente ya no se conoce de forma orgánica. Si quiero ser más atractiva para el sexo opuesto no voy y me corto el cabello, actualizo mi foto de pérfil”

Ana Mosquera

L’œuvre d’Ana Mosquera met en évidence la vulnérabilité des informations personnelles qui sont partagées, de manière directe ou, le plus souvent, indirecte, dans le cyberespace. En prenant pour terrain d’analyse la célèbre application de rencontre Tinder, elle rend compte simultanément des mutations de nos comportements sociologiques autour de la rencontre amoureuse. Cet exemple a également le mérite de souligner le contraste entre l’intimité et le public, entre le caractère subjectif de nos informations personnelles qui vont des goûts musicaux aux lieux fréquentés régulièrement, et leur marchandisation objectivante dans un processus d’aliénation et de réification. Le sujet devient ainsi profil, cible commerciale pour le bénéfice des grandes entreprises. 

Bibliographie :

Site d’Ana Mosquera : http://anamosquera.com.ve

Site de l’oeuvre « El placer de tinderizar » : https://anamosquera.wixsite.com/elplacerdetinderizar

Article sur le datarvisme : https://www.ladn.eu/mondes-creatifs/datartivisme-activistes-art-data/

Article cyber-féministe, « Mujeres que convierten los datos en arte » : https://luchadoras.mx/mujeres-que-convierten-los-datos-en-arte/

2 Comments

  1. arnaudp

    Ton billet m’a beaucoup intéressé car je n’avais pas du tout idée de ce qu’était le Data art jusqu’à présent. Exprimer des données informatiques, des choses que l’on ne peut pas voir, dont on n’a pas conscience, en projet matérialisé pour attirer l’attention du danger auquel chaque individu est confronté dans le tout informatisé et sur la collecte de données, le big data, est une innovation artistique qui a retenu mon attention et curiosité.

    Traiter des données algorithmiques, leur donner un support physique est une expérience et une forme d’art novatrices. Ce ne sont plus les mots, les palettes de couleurs, l’argile, la pellicule,… les matières premières pour réaliser une œuvre d’art mais de l’abstrait, des langages informatiques qui n’ont de cesse d’emmagasiner les moindres faits et gestes que nous laissons derrière nous, sur le web ou applications téléchargeables via nos téléphones. Ainsi, Ana Mosquera, dans son projet « Usted siempre está en control de su experiencia », donne la chair de poule quand on voit que notre vie peut-être continuellement enregistrée sur des serveurs informatiques de grandes entreprises qui n’ont aucune réticence à s’emparer des données personnelles, lesquelles peuvent être rendues publiques à tout instant. Et, le dialogue entre les deux protagonistes dans ce projet artistique en est un parfait exemple.

    Ce qui est plus intéressant encore, c’est ce qu’elle en fait et produit en tant que forme d’art dont le but est de dénoncer et de montrer à quel point on peut tout savoir. L’artiste a créé une représentation du cyberespace, cet espace immatériel, abstrait; dont la majorité des personnes n’a pas vraiment conscience de son existence; en une œuvre matérielle, en une des figures possibles de cette réalité abstraite. Cependant, ce qui va plus loin et souligne l’intérêt et le pouvoir artistique de la cyberculture et de cette œuvre en particulier, c’est la perception que l’on peut avoir de ce « placer de tinderizar » durant l’exposition physique et par les sites web qui nous présentent le projet de différentes façons. Cela donne la sensation d’entrer sur le lieu d’une enquête puis dans la matrice Tinder, que ce soit par les discussions en tout petit caractère, les codes QR ou les différentes cartes indiquant les lieux et chemins. Nous avons l’impression d’être dans une de ces grandes missions d’ agences secrètes qui ont en leur possession des informations sensibles auxquelles personne ne doit avoir accès.

    Le projet, construit sous différentes formes figuratives du big data, nous offre une production datartiviste fort intéressante sur la collecte de données personnelles par un réseau social. J’ai trouvé l’œuvre d’Ana Mosquera intrigante et captivante. Merci pour ce partage.

  2. mariet

    Fanny,
    Nous t’avions déjà entendu parler de Ana Mosquera et ton intervention m’avais beaucoup intéressé. C’est donc avec plaisir que je te lis aujourd’hui et que je continue de découvrir l’artiste, le Art Data, ainsi que d’avoir la possibilité de mieux découvrir l’œuvre Usted siempre está en control de su experiencia .

    En réalité, ton billet me fait largement m’interroger sur notre rapport à internet et aux réseaux sociaux.
    Il serait mentir que de dire que nous n’avons jamais été informés des « dangers » d’Internet et nos datas, à nos débuts avec celui-ci notamment.. Cependant, aujourd’hui qu’il intègre totalement notre quotidien et que nous nous sommes laissés amadouer, nous avons tendance à baisser la garde.. Pour ma part en tout cas; comme si des années de pratique d’Internet et son utilisation comme outil au quotidien me dispensait de cette vulnérabilité, ou à l’inverse, qu’on se connaisse si bien maintenant qu’il ne peut plus rien m’arriver.. Finalement, je le connais, mais, c’est surtout lui qui me connait.

    Ce que je trouve innovant, c’est que jusque à présent j’avais toujours considéré Internet et les réseaux sociaux comme un médium de diffusion de l’art et de la culture mais jamais la data comme un matériel, un support comme un sujet de création.

    J’aime aussi particulièrement le fait qu’il y ai cette sorte de transposition de l’espace virtuel à un quelque chose de palpable. Bien que nous n’ayons accès qu’à l’œuvre en ligne, elle donne la sensation de rendre ce monde virtuel, ces connexions tangibles et visualisables.

    Preuve que l’art n’as pas fini de s’engager, de sensibiliser mais aussi et surtout de se renouveler, de changer et de s’adapter.

    Cette nouvelle manière de créer me donne envie d’en savoir plus et d’utiliser Internet autrement, avec précaution premièrement, puis aussi car, nous sommes tous potentiellement en train de débuter une œuvre d’art..
    Merci pour ton partage,
    Marie

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