Des éditions cartoneras à la cyberculture

Diario de una princesa montonera de Mariana Eva Pérez. Ou l’expression d’une voix qu’on voulait étouffer

Contextualisation

Mariana Eva Pérez est une politologue, dramaturge et écrivaine argentine née à Buenos Aires en 1977, en pleine dictature militaire (1976-1983). Elle est devenue orpheline à 15 mois, le 6 octobre 1978, lorsque ses parents ont été séquestrés par les Forces Armées alliées de la dictature à cause de leurs engagements politiques puis portés disparus. Après avoir été enlevée aux côtés de sa mère enceinte de 8 mois, elle a eu la chance d’être récupérée par l’un de ses cousins puis élevée par ses grands-parents paternels. En 2000 elle a retrouvé son frère, Guillermo Pérez Roisinblit, né en captivité et volé à la naissance, et ils ont pu rencontrer leur grand-mère, Rosa Roisinblit, vice-présidente de l’ONG Abuelas Plaza de Mayo.

La vice-présidente de l’organisation Abuelas Plaza de Mayo, Rosa Roisinblit, avec ses petits-enfants Guillermo Pérez Roisinblit et Mariana Eva Pérez, devant les tribunaux de San Martín, le 8 septembre 2016.
© Juan Mabromata / AFP

Cependant, comme pour de nombreux desaparecidos, le mystère reste entier concernant le destin des parents de l’autrice. On sait juste qu’ils s’appelaient José Manuel Pérez Rojo et Patricia Julia Roisinblit, qu’ils n’avaient pas 30 ans, qu’ils étaient tous deux membres de la Columna Oeste des Montoneros, le père responsable militaire et la mère infirmière, et qu’ils ont été séquestrés l’un dans le RIBA (Regional Intelligence Centre of Buenos Aires) et l’autre dans l’ESMA (Escuela de Mecánica de la Armada).

Rosa Roisinblit devant la photo de sa fille disparue, Patricia Julia Roisinblit.
Seules photos qu’il reste des parents de M. E. Pérez, non datées.

Pour comprendre le contexte de création et les motivations de Mariana Eva Pérez il est nécessaire de revenir brièvement sur la chronologie de l’histoire socio-politique argentine à l’issue des 7 ans de dictature (1976-1983).

En 1983, après la chute de la dictature militaire, Raúl R. Alfonsín devient président de la nation argentine et promet de rétablir un État démocratique respectueux. Il incite alors la création de la CONADEP et l’ouverture des procès des responsables des crimes perpétrés. Cependant, à cause d’un désaccord au sein de l’armée il change de stratégie et met en place une politique de l’oubli dans l’objectif d’instaurer une “réconciliation nationale”, que son successeur, Carlos Saúl Menem, poursuivra dès 1989. Or cette “réconciliation nationale” laisse de nombreuses personnes et familles lésées et en colère. C’est pourquoi la politique kirchneriste, impulsée d’abord par Néstor Kirchner (2003-2007) puis par sa femme Cristina Fernández de Kirchner (2007-2015), institutionnalise le devoir de mémoire des événements de la fin des années 1970 et incite l’enseignement de la période de la dictature militaire à l’école. Cependant, même si cette démarche permet de bousculer l’amnésie volontaire imposée par les gouvernements précédents et de sensibiliser largement sur des thématiques douloureuses de la mémoire nationale, elle cristallise et solennise les événements.

Mariana E. Pérez, quant à elle, développe sa propre démarche mémorielle au sujet des pratiques autoritaires de répression et de disparition forcée. En 2009 elle commence à rendre compte de son histoire de fille de disparus et tente de recomposer celle de ses parents. Toutefois, elle ne réussit pas à utiliser le même type de langage officiel, qu’elle qualifie de trop solennel et crée un nouveau mode de discours. Ce dernier se caractérise par l’humour, mélange passé et présent de narration, rêves et réalité, et trouve son lieu d’expression d’abord dans un blog en ligne puis sous format de livre.

Mariana Eva Pérez lors de la promotion de son livre en avril 2012.


Réflexion sur l’écriture et le langage : une position à contre-courant

« Con este libro, Mariana descubrió una manera nueva de contar un horror tan reciente, una herida abierta. Se anima a otro lenguaje, uno desprejuiciado que rompe con la solemnidad conocida para hablar del tema. O del temita, término que acuñó en este libro “para sacarle un poco de peso” »


Laura Rosso, « Visto y leído, Estar ahí », Página 12, vendredi 11 mai 2012. [https://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/las12/13-7245-2012-05-11.html, consulté le 20 mars 2021].

Écrire la mémoire de ceux que l’histoire voulait oublier

Dans sa création médiatique et littéraire, Mariana E. Pérez bouscule le langage officiel utilisé pour rendre compte de la période de dictature, des pratiques de répression ainsi que des conditions des disparus et développe ainsi une position contre-hégémonique.

D’une part, l’autrice implique une remise en question des sujets de la mémoire argentine en mettant en avant une parole et des protagonistes que les autorités dictatoriales ou ménémistes avaient fait en sorte d’étouffer. Fille de séquestrés et disparus, elle ose s’exprimer, avec humour qui plus est, sur les conditions d’emprisonnement de ses parents, rebelles montoneros, après leur enlèvement et cherche à (re)construire leur mémoire.

D’autre part, Mariana propose un langage poétique et décontracté, caractérisé par des touches d’humour et des néologismes pour subvenir à l’essoufflement ainsi qu’à l’aspect solennel du récit mémoriel habituel. Son humour réside dans la création de néologismes pour évoquer les éléments essentiels de la dictature comme « hijis », « militontos » et « el temita ». Ces nouvelles formes de mots qui ressemblent aux expressions habituelles des récits mémoriels permettent de dédramatiser les sujets auxquels ils font référence et de faire sourire les lecteur.trices. Cependant, elles ne sont pas si nouvelles : elles sont utilisées par les membres des organismes de défense des droits humains. Ce qui est nouveau en revanche, c’est le fait que l’autrice s’en fasse porte-parole et qu’elle leur permette d’apparaître hors du « ghetto » des organismes de défense des droits humains et de l’ouvrir à de nouveaux publics pas forcément sensibilisés.

Aussi, comme l’autrice le précise, il est important de déstabiliser le monde de la mémoire car à force il s’encrasse, rouille puis finit par répéter les mêmes choses et par perdre son sens et sa valeur. C’est pourquoi elle souhaite dépoussiérer ce domaine-là et propose de nouvelles modalités d’écriture.

« Lo que no (…) está [bien] es cuando se cristaliza el discurso y pasa a no decir nada. El discurso de la memoria, que es muy importante para que no se repita, termina siendo de sentido común[1]. »

[1] Mariana Eva Pérez citée dans « El diario de « la princesa montonera » », Perfil.com, 7 août 2012. [https://www.perfil.com/noticias/sociedad/-20120806-0012.phtml, consulté le 11 mars 2021].

L’écriture en ligne

M. E. Pérez a commencé par rédiger son livre en créant un blog car l’écriture en ligne – ou technodiscursivité – lui a permis de mettre en avant un nouveau mode d’expression qui se différenciait du roman national argentin et des supports de mémoire traditionnels.

Cette utilisation du blog démontre une démarche à nouveau contre-hégémonique de la part de l’autrice. En effet, comme l’explique Rike Bolte, les blogs font partie de la famille des micro-médias qui transmettent une « contre-information ». Ce type d’information apporte un nouvel éclairage à celle proposée par les macro-médias, souvent liés aux pouvoirs politiques et appartenant aux grands propriétaires néolibéraux de plusieurs chaînes.

La publication du blog sous format de livre

En avril 2012, après trois ans de rédaction de billets en ligne, Mariana E. Pérez a souhaité publier le contenu du blog dans un livre, aux éditions Capital Intelectual, intitulé Diario de una princesa montonera. 110% de verdad. Même si la transition n’a pas été simple, l’oralité qui caractérise l’écriture en ligne donne du rythme et de l’énergie au récit (voir l’article de Edgardo Dobry).

Cette publication permet de débloquer et d’encourager les démarches de la part de l’État sur les questions de « Mémoire, Vérité et Justice » qui étaient sollicitées par les organisations de défense des droits humains depuis 1995. Elle permet aussi d’ouvrir à un public plus large que celui qui peut avoir accès aux réseaux sociaux et qui s’intéresse déjà à la défense des droits humains. En cela elle prolonge le projet politique cyber-artistique de l’autrice qui consiste à sensibiliser le plus grand nombre à la défense des droits humains et à l’importance de la connaissance de l’histoire des années 1970.

Même si le livre fixe les écrits du blog, ce dernier reste vivant et actif pour le moment jusqu’en 2018 et les billets du blog publiés à partir de 2013 sont exclusivement consultables en ligne. Aussi, rien n’empêche que l’autrice ajoute de nouveaux articles dans les années à venir…

Un engagement féministe assez discret

L’œuvre que présente Mariana Eva Pérez est une œuvre principalement politique et orientée vers la réécriture des récits mémoriels, néanmoins il est possible de déceler entre les lignes sa sensibilité féministe.

En premier lieu, elle hérite grâce à ses parents d’un deuxième prénom ayant une connotation à la fois politique et féministe. En effet, il fait sûrement référence à Eva Perón, la première épouse du président Juan Domingo Perón, connue pour ses créations d’aides sociales ainsi que pour l’insertion des femmes dans le monde politique. Comme le rappelle Patricio Pron dans le prologue du livre, il n’était pas rare que les filles d’activistes reçoivent comme prénom celui d’anciennes figures de luttes politiques, tel que Eva, Victoria ou Tania.

Ensuite, on peut éventuellement voir l’insertion d’un argument féministe dans son choix du terme princesa, qui apparaît dans le titre de son blog puis roman : Diario de una princesa montonera. Ce choix permet de provoquer, encore avec humour et ironie, la norme sociale selon laquelle les femmes sont des princesses qui doivent attendre de se faire sauver par un prince qui doit être fort et ne pas pleurer. Ainsi, elle s’inscrit dans la même démarche que Daniela Lombardo, instigatrice du Proyecto Desprincesamiento qui vise à remettre en question les impositions et stéréotypes de genre créés par la société. Elle transgresse d’autant plus la norme sociale que son personnage de « princesa montonera » est active dans la création de la mémoire de ses parents et n’attend pas qu’un homme s’en occupe pour elle (voir Rike Bolte).

Enfin, Mariana laisse une place importante du récit au destin de sa mère mettant ainsi en exergue son parcours de jeune femme subversive, montonera, infirmière et enceinte de 8 mois, sous la période de dictature.


La réception

L’utilité du blog réside dans le fait que l’autrice recevait en direct – ou presque – les retours de ses lecteur.trices sur ses écrits, qui étaient d’ailleurs plutôt positifs et l’encourageaient à poursuivre sa démarche, comme elle l’explique : « Lo bueno del blog fue tener ese feedback inmediato con los lectores que me decían que se reían[1] », « La interacción con los que lo leían me dio la confianza para seguir escribiendo[2] ». Par ailleurs, pour l’autrice, cet échange avec les lecteur.trices était très important car au-delà de lui permettre de voir le soutien qu’ils.elles lui apportaient, cela démontrait un intérêt grandissant envers la reconstruction des récits mémoriels argentins.

[1] Laura Rosso, « Visto y leído, Estar ahí », Página 12, vendredi 11 mai 2012. [https://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/las12/13-7245-2012-05-11.html, consulté le 20 mars 2021].

[2] « Entrevista / Jóvenes narradoras. « La ficción es liberadora » », La Nación, 13 juillet 2012. [https://www.lanacion.com.ar/cultura/la-ficcion-es-liberadora-nid1489614/, consulté le 11 mars 2021].

Toutefois, certains critiques n’ont pas reçu son texte avec le même enthousiasme. Par exemple, dans son résumé critique de l’œuvre, l’écrivain Fernando Bogado précisait les néologismes humoristiques de Mariana Eva Pérez entre guillemets car il lui reprochait de « faire de l’humour sur le sujet des disparus ». Aussi, d’après le critique nord-américain Roger Shattuck, l’écrit de Mariana dérangeait inopportunément car il déstabilisait un récit déjà bien détaillé par les politiques d’État et qu’il serait préférable de laisser « en paix ».

« Los chistes y las bromas de este libro (eficaces o no, poco importa) no esconden ni banalizan: ofrecen la experiencia en toda su ambigüedad y desactivan el hábito de ver las cosas de una cierta manera. »


Patricio Pron, « MARIANA EVA PEREZ / DIARIO DE UNA PRINCESA MONTONERA / Prólogo  “La ambivalencia esencial” ». [https://patriciopron.com/portfolio/mariana-eva-perez-diario-de-una-princesa-montonera/, consulté le 11 février 2021].

Références

BOLTE, Rike, « Estrategias y enlaces de Diario de una princesa montonera. 110% verdad (2009-2012-___) de Mariana Eva Pérez », in Emilia Perassi y Giuliana Calabrese, Donde no habite el olvido, p. 79-97. [https://books.openedition.org/ledizioni/9465?lang=fr, consulté le 16 mars 2021].

PRON, Patricio, « MARIANA EVA PEREZ / DIARIO DE UNA PRINCESA MONTONERA / Prólogo  “La ambivalencia esencial” ». [https://patriciopron.com/portfolio/mariana-eva-perez-diario-de-una-princesa-montonera/, consulté le 11 février 2021].

ROSSO, Laura, « Visto y leído, Estar ahí », Página 12, vendredi 11 mai 2012. [https://www.pagina12.com.ar/diario/suplementos/las12/13-7245-2012-05-11.html, consulté le 20 mars 2021].

1 Comment

  1. charlottej

    « Même si cette mémoire permet de bousculer l’amnésie volontaire (…) elle cristallise et solennise les événements ». Cette phrase fait particulièrement écho au billet que j’ai moi-même rédigé. En effet, le journal en ligne de Mariana Eva Pérez remet en question les sujets de la mémoire, tout comme la cartonera Cartóngrafías.

    Bien que la forme varie, les deux productions se rejoignent sur le fond : déplacements forcés, enfants disparus, massacre lors d’une période de conflit.. L’objectif des deux formats est de retrouver une origine, une mémoire, et une histoire. Le point de vue adopté est celui des victimes, qui se battent pour la même cause : la reconnaissance, individuelle et collective, de ce que l’on pourrait appeler « la mémoire des vaincus ». La cartonera et le diario mettent en avant la voix de ceux qui n’ont pas accès à la parole dans le débat public. L’histoire que l’on cache nationalement, qui fait honte, et dont on ne voudrait plus jamais entendre parler par peur de remettre en question les constructions post-conflit.

    Pourtant, l’Argentine et la Colombie ont deux histoires bien différentes : une dictature militaire en Argentine, que la Colombie n’a pas connue, un conflit armé opposant des guerrilleros à l’Etat en Colombie, que l’Argentine n’a pas vécu. Ce qui rejoint les différents auteurs ici, c’est la volonté de « transmettre une contre-information », comme l’explique Pauline dans ce billet. Cette contre-information vient déranger l’histoire officielle, et modifier les perceptions. Alors, Mariana Eva Pérez invente des mots, Cartóngrafías invente des formes. Pourtant, les deux productions retracent une cartographie des évènements, pour mieux comprendre, et pour laisser ouverte la voie de la réflexion.

    Les productions semblent donc se rejoindre sur deux points : le besoin de raconter son point de vue, opposé à la mémoire officielle, sans pour autant dénoncer ou accuser qui que ce soit, et la remise en question, dans le débat public, de la transmission de la mémoire. Dans le premier cas, la démarche est personnelle, et elle est nécessaire à la reconstruction individuelle. Dans le second cas, la volonté de transmission au plus grand nombre (diffusion sur internet pour l’une, dans des lieux publics pour l’autre) permet à tous de se questionner sur ce qui est aujourd’hui considérés comme officiel, et de faire bouger les lignes, petit à petit.

    Dans la plupart des situations post-conflit, les lieux de mémoire sont « officiels », et la place laissé à ceux qui la contredisent est insuffisante. C’est le cas en Colombie, en Argentine, mais également en France, avec notamment la question de la guerre d’Algérie, qui revient aujourd’hui dans le débat public. Pourtant, il est nécessaire d’avoir du recul sur les événements du passé, et de remettre en question régulièrement ce qui est considéré comme acquis, surtout lorsque l’on aborde des sujets aussi personnel que celui de la mémoire. C’est ce que font, chacune à leur manière, et avec différents points de vue, Diario de une princesa montonera, et cartonera Cartóngrafías.

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